Nouvelle 2015 : Natures mortes

Nature morte

Nature morte

Natures mortes

La fenêtre ouverte laisse entrer un peu d’air dans la salle du musée. Le rideau tendu masque la rue sans taire les bruits qui montent et apportent un peu de vie dans cet espace clos, isolé, hors du temps. Michel marche d’un pas lent, mesuré, silencieux. Une démarche en adéquation avec le lieu. Dans son costume noir, il ressemble à un corbeau. Il n’arrive pas à s’y faire à cette tenue de pingouin. Jamais il ne se serait imaginé en costume-cravate à passer ses journées à contempler des œuvres d’art. Il est gardien de musée depuis plusieurs semaines maintenant. Le travail est d’un ennui mortel, l’ambiance austère. Mais, paradoxalement, Michel aime ce décor, ce calme et ces œuvres, témoins du génie humain au fil des siècles.

Parfois, un groupe scolaire anime l’après-midi. Il faut les surveiller adroitement et supporter leurs blagues idiotes. D’autres fois, c’est une classe d’art qui vient faire quelques croquis, recueillement et concentration entrecoupés de gloussements.

Michel est étudiant en Histoire de l’Art et ce travail lui permet de financer en partie ses études, sa colocation et ses sorties. En réalité, presque tout l’argent part en boissons.

En ce mercredi matin, le musée est désert. Il n’y a qu’un seul visiteur. Un habitué. Il vient une à deux fois par semaine et se pose devant une statue. Il l’étudie, la dessine, la commente dans un petit carnet qu’il sort d’une pochette de cuir rouge. Puis il revient, quelques jours plus tard, avec des croquis plus aboutis ou des photos d’œuvres qu’il a réalisés et compare le résultat avec l’original. C’est assez proche tout en étant différent. Michel aime bien regarder ses créations. Il en émane comme une vie, un instant figé que l’artiste arrive à capturer avec talent. Il s’inspire d’une œuvre existante pour créer quelque chose d’avoisinant. Une copie infidèle qui vit sa propre vie.

Aujourd’hui, le Copieur – comme l’a baptisé Michel – est posé devant la statue à deux têtes avec d’un côté une bacchante et de l’autre un silène. D’un côté la joie de vivre, de l’autre la luxure et l’excès. C’est, pour Michel, toute l’ambiguïté de l’être humain. Le bien pas si bien que ça et le mal, peut-être pas si mauvais, dans le fond. Les deux faces opposées l’une à l’autre ne peuvent se voir mais ont leurs racines dans la même pierre, la même origine. Simplement deux facettes diamétralement opposées.

Le Copieur est devant la sculpture, dans sa phase d’étude. Il sort son carnet et commence à dessiner la bacchante, une jeune femme aux traits fins, les cheveux tombant sur les prémices des épaules, les yeux vides mais expressifs. Ensuite, il représente le satyre. Un être chevelu, hirsute, la barbe fournie, la langue affleurant les lèvres retroussées, le nez pattu, le regard aveugle mauvais sous les sourcils épais et froncés.

Le Copieur passe toute la journée devant la statue. Enfin, l’heure de fermeture arrive et Michel débute sa seconde journée dans un bar branché du centre-ville. La soirée s’éternise et il rentre chez lui immodérément alcoolisé.

Il retrouve le Copieur devant la double-tête massive le vendredi. Il est revenu avec quelques esquisses de son futur travail et les retouche d’après l’original, source d’inspiration ou de perfection.

Lucien vient interrompre les réflexions de Michel.

  • Qu’est-ce tu fous là ! ? J’t’avais dit d’aller en Égypte. Les gamins vont débarquer.

Lucien est son responsable. Il porte bien ses cinquante ans et arbore une fière moustache à la Clémenceau. Lucien est discret, autoritaire, blessant parfois. Et il prend plaisir à harceler Michel, lui donner les tâches les plus ennuyeuses, les postes les moins intéressants. Ce n’est pas de la haine, juste une vengeance sur la jeunesse et la joie de vivre que représente ce jeune arrogant.

Lucien s’approche du Copieur et tous deux discutent à voix basse. Ils se connaissent de longue date et, au fil des années, une certaine connivence s’est installée entre eux.

Michel abandonne la salle des portraits et se dirige d’un pas morne vers les antiquités égyptiennes.

Michel ne voit pas passer le week-end. Entre fête chez des amis et soirée étudiante, l’alcool a coulé à flots et sa tête joue les prolongations. Les cours lui paraissent interminables. Ce n’est que le mercredi qu’il revoit le Copieur. Il est dans la galerie des portraits avec Lucien et tous deux comparent d’un œil expert l’original et des photos sorties de la pochette rouge.

Michel s’approche et regarde sans vouloir s’imposer.

  • Vous voulez voir ? demande le Copieur.
  • Avec plaisir, merci.

Le Copieur lui tend les clichés alors que Lucien, le regard mauvais, s’éclipse. Ils représentent sous des angles différents une statue double-tête dans un jardin. D’un côté une jeune femme et de l’autre un homme aussi affreux qu’elle est belle. Les deux visages dégagent des expressions contradictoires et complémentaires. La sculpture est parfaite.

Michel est surpris. Il connaît cette jeune femme. C’est une amie de promo. Elle s’appelle Émilie. Ils ont eu une relation courte mais intense il y a quelques semaines.

  • Je connais votre modèle, dit fièrement Michel. C’est Émilie. La ressemblance est saisissante, bravo.
  • La jeune fille, oui, peut-être. je ne la connais pas, c’est Lucien qui me l’a fait rencontrer. Mais si vous voulez, vous pouvez venir voir la sculpture. Ce n’est pas loin, vous savez.
  • Je ne sais pas…
  • J’insiste, passez voir mes statues. C’est à 10 mn d’ici. Vous fermez à midi ?
  • Oui, et jusqu’à 15 heures.
  • Eh bien passez en début d’après-midi. Voilà ma carte.

Michel se présente devant le haut portail de fer peint en rouge grenat à 13 h 30. Le mur d’enceinte masque complètement la cour intérieure et seuls les hauts feuillages laissent imaginer le jardin secret.

Le Copieur vient ouvrir et Michel peut pénétrer dans un jardin luxuriant et anarchique parsemé de sculptures en pieds ou en bustes au milieu de fleurs et d’arbustes. C’est un régal d’errer sur les chemins caillouteux, au milieu des senteurs printanières, du bourdonnement incessant des insectes et des âmes figées dans la pierre tant leurs traits sont vivants et captivants.

Il reconnaît plusieurs œuvres ressemblant à celles du musée mais dans ce cadre bucolique et dépaysant, elles révèlent des émotions surprenantes et inattendues. Un romain en toge discourt avec les oiseaux alors qu’un jeune Apollon le suit des yeux. C’est magique. Mais aussi quelque peu angoissant. Les traits sont si vrais, si réels, si éveillés !

Enfin, le Copieur amène Michel devant la figure d’Émilie. Ce n’est pas une statue ressemblante, c’est elle. Ses cheveux plaqués, son front dégagé, son nez recourbé, ses lèvres fines et remontant légèrement, même la petite fossette sur la joue, marque qu’une maladie infantile a laissée. Le travail de l’artiste est exceptionnel.

Michel reste plus d’une heure à déambuler dans ce jardin pétrifié. Un sentiment de gêne indescriptible l’assaille. Parmi ces figures, il en reconnaît plusieurs. Ici, un tribun sous les traits d’un professeur de l’université, là un voisin prêtant sa tête à un dieu égyptien. Ce ne sont que des connaissances mais un détail titille sa mémoire. Quelque chose d’imperceptible, indéfini, qui le met mal à l’aise. C’est donc sans regret qu’il quitte ce jardin digne de la Gorgone Méduse ou du Basilic.

Le soir venu, il cherche à contacter Émilie de multiples fois mais il n’a droit qu’à la boîte vocale. Il se rend chez elle et tombe sur son petit ami du moment, un boutonneux insipide tout droit sorti d’une école d’ingé.

  • Émilie est là ?
  • Non, répond l’étudiant. Pas depuis ce week-end. Impossible de la joindre, je ne sais pas où elle est.
  • Elle aurait posé pour un sculpteur, tu es au courant ?
  • J’en sais rien.

L’élève ingénieur semble inquiet et Michel est effrayé. Une idée répugnante commence à germer dans son esprit. Mais c’est trop horrible pour y croire.

La soirée est interminable. Verre après verre, Michel n’arrive pas à ôter de sa tête son idée macabre. Il doit en avoir le cœur net.

Une radio lointaine passe les premières notes de Prayer in C. Michel se lève brusquement, c’est la musique préférée d’Émilie ! Elle en a fait sa sonnerie de portable et lui-même a personnalisé son propre téléphone, associant cette musique aux appels de son amie. Entendre cette chanson rend soudain les choses plus pressantes, plus urgentes. Il essaye pour la énième fois de contacter Émilie, sans plus de succès.

Il n’y tient plus. Il décide de se rendre au jardin de la Méduse, tout de suite. Il doit savoir. Il doit prouver que le Copieur n’est qu’un funeste artiste.

Il est une heure du matin quand il se retrouve devant le mur d’enceinte. Michel n’est pas spécialement couard, surtout quand il a quelques grammes d’alcool dans le sang. Il s’aide des branches pour franchir l’obstacle.

Le peu de clarté apportée par la lune diffuse un éclairage crayeux. Une chouette hulule dans le lointain, ajoutant une note sépulcrale à l’ambiance inquiétante. Les statues jettent des ombres angoissantes. Elles forment des taches blafardes et sinistres, tranchant sur les massifs couleurs de nuit. Les graviers crissent sous ses pas, accompagnés des petits bruits d’une faune invisible. Michel se prend plusieurs fois les pieds dans des tiges rampant sur le chemin ou des bordures effondrées sous les assauts du temps.

Il arrive devant la statue à deux têtes et se demande soudain ce qu’il va faire. Il est venu les mains vides pour vérifier une idée insensée. Il n’a rien prévu. Il commence par étudier la sculpture, recherchant des traces de moule, un orifice, quelque chose qui permettrait de comprendre comment elle a été réalisée.

Il n’y a rien. Elle semble faite d’un seul bloc, en ciment ou un mélange composite. Michel dépose la statue au sol et, à la lumière de son smartphone, cherche des indices.

Déterminé, il arrache au jardin un fragment d’une bordure de ciment et d’un geste sec l’abat sur la tête de pierre. Il se fait mal aux mains et brise son outil improvisé.

La tête lui tourne, il sue malgré la fraîcheur de la nuit, une fièvre animale et irraisonnée s’est emparée de lui. Les yeux exorbités, le regard fou, il contemple la sculpture qui le défie. Il prend la double-tête à deux mains et la jette à terre. Elle roule mais ne se brise pas. De plus en plus fébrile, il la soulève au-dessus lui et la jette avec violence sur une autre statue. Elles rebondissent dans l’allée, projetant les graviers, pépites ternes sous la lune pâle et le ciel étoilé.

La double-tête est à peine ébréchée.

Michel sent bouillir son sang dans ses veines. Il est terriblement frustré mais il se sent puissant, fort. Au paroxysme de sa fureur, il va pour s’emparer à nouveau de la statue quand il se fige. Un bruit vient de l’alerter.

Il relève lentement la tête. Les cheveux hirsutes, le regard injecté de sang, la bouche déformée par un tic nerveux, il regarde le Copieur, en pyjama, sous la lune blême. L’artiste le brave, manifestant son génie par un simulacre d’incompréhension. Il a peur, se dit Michel. Fou de rage, il se jette sur lui et hurle :

  • Qu’as-tu fait d’elle ? Où est-elle ? Monstre, tu vas parler !

Il secoue le Copieur comme un vulgaire chiffon et le repousse soudainement. L’artiste part à la renverse en battant des bras de façon comique.

Sa tête heurte la statue d’Émilie en faisant un bruit de pastèque trop mûre.

Michel se baisse et le saisit rudement au col, mais le Copieur reste inerte, la tête penchée, les yeux vides, un filet de sang coulant des commissures de ses lèvres.

Soudain, le téléphone de Michel se met à sonner. Les premières notes de Prayer in C déchirent la nuit froide et mortelle de leur prière musicale.

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