Le tueur Village People

Cette nouvelle était là depuis quelques temps… c’était plus un jeu qu’autre chose, un délire personnel qui pourrait devenir une histoire valable avec du travail et une réécriture complète !

 

Le tueur Village People

–          Tu as vu les gros titres ?

–          Non. Il a encore tué ?

–          Oui. Une jeune, la vingtaine, comme nous. En pleine place du Capitole, vers trois heures. Quelle idée aussi de se balader au Capitole à trois heures du matin ! Elle cherchait les ennuis, celle-là. Surtout quand on sait qu’il y a un cinglé en ville qui trucide à tout va !

–          Ce n’est quand même pas sa faute si elle s’est fait tuer ! répondit Sonia, choquée.

Il lui restait encore une demi-heure avant de rejoindre son lieu de travail alors que Lisa venait de terminer sa journée. Une demi-heure à perdre, sur cette terrasse de fast-food, rue des Trois Journées, au milieu des voitures et des passants.

–          C’est comme pour les filles qui se font violer, reprit Sonia, c’est de leur faute, c’est ça ?

–          T’énerve pas, ça n’a rien à voir. Mais, moi, tu ne me verras pas traîner seule la nuit en ce moment.

–          Parce que, place du Capitole, tu te trouves seule ?

–          Tu n’es pas possible aujourd’hui, Sosso.

–          Je t’ai déjà dit que je n’aimais pas ce surnom. Tu fais tout pour m’énerver ou quoi ?

Lisa fit un geste explicite signifiant : « laisse tomber » et elle se leva en ajoutant.

–          Ce n’est pas tout ça mais mon chéri m’attend. On doit se faire une toile ce soir.

–          Vous avez prévu de voir quoi ?

–          L’affaire SK1 !

–          Le film sur le premier tueur en série, ça ne te fait pas peur ? D’ailleurs, tu ne m’as pas dit, il était déguisé en qui, cette fois ?

–          Un flic, d’après La Dépêche. Tu te rends compte !

Elle conclut la discussion avec un baiser envoyé du bout des doigts et disparut au premier carrefour. Sonia resta quelques instants les yeux dans le vague avant de se mettre à dévisager un peintre en bâtiment qui passait. Peut-être s’agissait-il de l’assassin. Pour l’instant, le « Tueur Village People » comme elle l’avait surnommé, n’avait pas utilisé deux fois le même déguisement. Un maçon avait étouffé la première victime dans les faubourgs de Rangueil en lui coulant du ciment dans la gorge ; puis un cow-boy avait lynché un jeune homme à un réverbère de la prairie des Filtres, avant de lui accrocher autour du cou une pancarte « Voleur, menteur. Wanted Dead or Alive » ; ensuite, un indien avait, dans le quartier de Croix-Daurade, criblé un homme de flèches avant de le scalper ; enfin, cette nuit, un policier avait frappé. Sonia mourrait d’envie d’en savoir plus. Elle regarda l’heure sur son smartphone. Il lui restait encore quinze minutes de libre, elle en profita pour se connecter sur Wikipédia et vérifier son hypothèse, et surtout savoir combien il restait de personnages dans le groupe disco et donc d’assassinats à venir.

Sur la page dédiée au groupe des Village People, il y avait bien l’Ouvrier en bâtiment, le Cow-Boy, l’Indien, et le Policier motard. Il restait deux autres personnages : le Soldat et le Motard en cuir, le Biker, un blouson noir. Est-ce que le tueur allait s’arrêter aux six Village People ou allait-il continuer son périple macabre avec d’autres groupes disco, comme Abba ? C’était le seul nom que Sonia pouvait associer à ce style de musique qu’elle ne supportait pas. C’était peut-être ça, la clef de l’énigme. L’assassin, comme elle, haïssait le disco. Il fallait chercher dans les symboles. Le disco ou l’homosexualité. Non, ça ne tenait pas debout. Les victimes étaient quelconques, sans lien apparent. Si le tueur voulait éradiquer un type de population, il la prendrait pour cible, or, d’après les informations diffusées par les médias, il choisissait ses victimes au hasard. La solution était ailleurs. La police n’avait aucune piste. Enfin, c’est ce que disaient les journalistes. Sonia s’imaginait la cellule spéciale mise en place à la préfecture ou au commissariat principal. Des hommes en chemise aux manches retroussées qui épluchaient la vie des victimes dans leurs moindres secrets, faisaient des recoupements, des hypothèses abracadabrantes et des théories fumeuses. Alors que c’était si simple, il suffisait de trouver un amateur de disco qui aimait bien se déguiser, avec un penchant homosexuel déclaré. CQFD !

Sonia quitta sa terrasse pour se diriger vers le théâtre mais se ravisa. Elle entra dans la papeterie la plus proche pour acheter la dernière édition de la Dépêche. Elle s’installa en équilibre sur une barrière de rue, les pieds enroulés autour du cadre rectangulaire, devant le TNT, pour lire l’article à la une :

Nouveau meurtre au Capitole

Un nouveau meurtre a été perpétré la nuit dernière sur la place du Capitole. Plusieurs témoins ont clairement aperçu, vers trois heures du matin, un policier en moto, vraisemblablement de la Brigade Motorisée Urbaine, arrêter une voiture qui venait de refuser une priorité. L’officier a menotté la conductrice avant de sortir son arme pour faire feu à deux reprises, la tuant sur le coup. Le motard s’est ensuite échappé par la rue Lafayette. Il ne sera pas facile, cette fois encore, pour les forces de l’ordre, de l’identifier, le tueur portait des gants et les témoins n’ont vu que son casque. La victime, une jeune femme de trente-six ans, se dirigeait vers l’hôpital de Rangueil pour y prendre son service. Il ne fait aucun doute, pour le commissaire Bouffigue, que ce nouveau meurtre est lié aux trois précédents survenus en moins d’une semaine dans la région. Quel peut être le mobile de ce tueur en série, amateur de déguisements, qui perpétue ses forfaits aux yeux de tous ? Le choix de ses victimes ne semble répondre à aucune logique autre que la fatalité.

Sonia était consternée de ne rien apprendre de vraiment nouveau, mais intriguée, aussi. Le journaliste ne faisait toujours pas le rapprochement avec les Village People. Était-ce volontaire ? Ou alors, la police comme les médias cachaient cette information pour ne pas alerter le tueur ni affoler la population. Mais, aujourd’hui, tout le monde pouvait deviner que le groupe disco inspirait l’assassin. Ce n’était plus possible de l’ignorer. C’était si évident !

–          Salut Sonia. Ça roule ?

La jeune fille tourna la tête, c’était Hugo. Hugo n’était pas le plus désagréable des acteurs mais ce n’était pas non plus un modèle de modestie. Son talent venait principalement du fait que son père était le metteur en scène. Hugo avait donc le premier rôle. Normal. Sonia ne l’appréciait pas beaucoup. Il forçait trop le trait, jouant l’homme viril avec sa voix fluette et sa mollesse insupportable.

–          Je lisais les nouvelles, dit la jeune fille.

–          Le meurtre de cette nuit. Drôle d’histoire. Remarque, si les flics flinguent quand on brûle un stop, le code sera mieux respecté !

Sonia secoua la tête en faisant une mimique de désarroi et reprit plus sérieusement :

–          Ça te fait penser à quoi, toi, un ouvrier, un cow-boy, un indien et un policier ?

–          Un cirque ?

–          Non. Si je te dis Disco, tu penses à quoi ?

–          Dalida !

–          Américain ?

–          Saturday Night Fever ? dit Hugo en roulant les r plus que de raison.

–          Laisse tomber, t’es trop nul.

–          Bon, tu bouges ? J’en ai marre de tes questions à la con.

Quatre heures sonnèrent au clocher de Saint Aubin. Sonia descendit de la rambarde, frotta du plat de la main son jean et entra à la suite d’Hugo dans le théâtre. Leurs pas résonnaient dans le hall désert, les lumières étaient éteintes et seul le soleil apportait un éclairage chaud mais diffus. Ils se séparèrent, Hugo entra d’un pas chaloupé, sans grande conviction, dans la grande salle et Sonia se dirigea vers la porte des coulisses pour atteindre sa tanière. En traversant l’arrière scène, elle aperçut un éclat mat, comme un reflet, sous l’établi du machiniste. Un casque de moto, noir, avec une visière opaque. Sonia marqua le pas puis reprit son chemin en réfléchissant. Qui était motard dans le théâtre ? Personne à sa connaissance, mais ça ne voulait rien dire.

Dans l’atelier de maquillage qu’elle partageait avec le costumier, Sonia s’activait comme d’habitude, poudrant une perruque, maquillant un nez, limant un ongle, cachant un bouton disgracieux ou posant une mouche. Déjà deux ans qu’elle faisait ce travail, elle n’avait pas vu le temps passer. Avec deux représentations, une dans l’après-midi et la seconde en soirée, la journée allait être chargée. Double travail car il fallait que les acteurs soient parfaits pendant plusieurs heures. Sept personnes à poudrer, farder, grimer, sept personnalités à fabriquer et embellir, certaines pendant plus d’une heure pour une apparition de quelques instants dans la pièce. Son voisin, Jonathan, le costumier, avait aussi beaucoup de travail. Les robes en soie, damas ou velours ciselé, les crinolines, les arceaux de maintien, les perruques, les fraises, les chaussures… des tenues qu’il fallait aider à enfiler, ajuster, repriser puis, après le spectacle, ranger précieusement. Jonathan était un homme d’une quarantaine d’années, taciturne, l’allure un peu guindé, le port altier, chantonnant tout le temps avec ses épingles coincées entre les lèvres. Sonia appréciait sa présence même si ce fredonnement continu était lassant. Sa discrétion était rassurante. À eux deux, ils faisaient face à tous les imprévus du spectacle sans sourciller. Tout opposait Jonathan au metteur en scène qui angoissait tout le monde à force de braillements et d’injures. Il explosait à la moindre occasion, insultant à loisir les acteurs, accessoiristes, éclairagistes, machinistes… enfin, tous ceux qui passaient à portée de voix. Les comédiens aussi avaient leurs travers, leurs caprices de vedette, leurs exigences déplacées. Sonia repensa au meurtre de la nuit et au casque de motard en coulisse. Était-ce possible que le tueur fasse partie de la troupe ? Charles, le vieux beau, homosexuel extraverti ; la belle Cassandra et son égo démesuré ; ou la vedette, Hugo, l’apathique jeune premier ; à moins que ce ne soit son tyran de père. Mais, déjà, on l’appelait pour retoucher un fard qui avait coulé.

Sonia venait juste de terminer le maquillage de Colombine, son dernier. Elle avait quelques minutes de tranquillité devant elle. Elle décida de se rendre en coulisses pour découvrir incognito les spectateurs de la matinée. Elle traversa les penderies de Jonathan puis les couloirs des coulisses.

Sonia se glissa jusqu’au rideau. Elle risqua un œil discret sur la salle. Elle resta clouée de surprise, la bouche ouverte, gobant l’air comme une carpe. La salle était bondée d’agents de police. Des dizaines de motards, des policiers en tenue par centaines, des civils et même des enfants. Bien sûr, se dit-elle, c’est le gala annuel des orphelins de la police ! Mais voir autant de motards au premier rang l’avait stupéfaite.

Et, soudain, un détail qu’elle n’avait pas noté sur l’instant, en traversant la réserve de costumes, mais qui prenait toute son importance maintenant, lui revint en mémoire. Il y avait un chapeau de cow-boy posé sur un pagne indien.

Sonia entendit du bruit derrière elle. Elle se retourna brusquement pour faire face à Jonathan, habillé en soldat, le visage noirci comme pour une opération commando, un couteau dentelé entre les dents. Il chantonnait toujours la même chanson qu’enfin elle reconnut.

In the Navy.

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