Aurores dans la Dombes

8 décembre 2010, Justine

Brouillard dans une campagne déjà humide par sa nature

Sujet du concours : Fait divers.

Le petit matin se levait sur la Dombes. La nuit se terminait enfin, comme toutes les précédentes. Jeanne se força à ouvrir les yeux et fixa le plafond irrégulier, auréolé de tâches d’humidité. Le jour transparaissait faiblement à travers les volets disjoints, traçant des lignes verticales sur le mur blanc gris, tels les barreaux d’une prison.

Les traits tirés, les yeux rougis, le front perlé d’une sueur glacée, elle pleurait en silence. Elle remonta le drap jusque sous son menton et referma les yeux quelques instants. Ses cheveux étaient assemblés sous le bonnet de nuit avec toutefois quelques boucles blondes ayant réussi à s’échapper de la coiffe. Ses sourcils étaient comme un duvet d’oisillon, ses joues creuses rosies par le froid, le menton légèrement galoché lui donnait un air volontaire que ses lèvres fines et pincées démentaient.

Au dehors, la brume gommait le paysage sous un voile évanescent. Un Milan noir traçait des cercles dans le ciel en poussant son cri lugubre, déchirant le silence figé du petit matin. La campagne se réveillait, pansant ses plaies, comptant ses victimes et ses vainqueurs. La mort de certains signifiait la survie pour d’autres. Le bruit d’une charrette brisa la quiétude, roulement sinistre de l’acier sur la pierre, du pas des bœufs martelant le chemin, avant de se perdre dans l’immensité figée.

Jeanne rouvrit les yeux à contrecœur. Elle essuya avec le drap les dernières larmes qui s’accrochaient désespérément autour de ses prunelles. Elle se redressa lentement, péniblement. Ses tourments nocturnes occupaient toutes ses pensées. Elle fit un petit signe rapide de la main pour éloigner le mauvais œil et repoussa le drap d’un geste brusque et volontaire. Elle sortit les jambes d’un seul mouvement et posa les deux pieds bien à plat, parallèles. Surtout pas le gauche en premier. Ce n’était pas de la superstition mais une évidence. Dans les campagnes reculées, seules les coutumes ancestrales ont un sens.

Jeanne se tint quelques instants sur le bord du lit, le regard perdu dans sa frayeur. Le cauchemar était si réel, si concret. Comment ne pas y croire ? Surtout quand elle pouvait suivre des doigts les griffures le long de ses bras, toucher les hématomes sur son torse ou ses cuisses. Elle se redressa et, sans une hésitation, marcha jusqu’à la petite table près de la fenêtre. Sa chambre avait été aménagée dans un grenier où elle cohabitait avec les araignées, les merles et les guêpes. Le plancher mité par les vers, les tuiles secouées par les mauvais vents, les murs chaulés suintant continuellement n’enlevait pas le principal à ses yeux : c’était sa chambre. C’était la première fois de sa vie qu’elle avait une pièce à elle. Toute seule. Elle l’avait décorée en utilisant des chutes de tissus, des débris ou autres objets de récupération, sommairement certes, mais avec goût. Un lit, une table à trois pieds, un broc émaillé, un coffre sans couvercle pour son linge et une chaise. Son véritable trésor était un miroir, une glace brisée qu’elle avait sertie dans un rameau de saule. Elle le cachait jalousement au fond du coffre. Elle en appréciait les formes arrondies, l’écorce polie, les yeux naissants du bois, le froid du verre et même les ébréchures et les imperfections.

Elle empoigna le broc et versa l’eau dans la bassine. Rien ne coula. L’eau était gelée au fond du récipient. D’un poing volontaire, elle brisa la fine couche de glace et se versa un fond d’eau en évitant les glaçons. Elle s’aspergea le visage rapidement et se frotta énergiquement les bras d’un linge humide.

Sa toilette sommaire terminée, elle revêtit ses haillons sans précipitations. Une tunique qui avait dû être blanche dans une autre vie, des chaussettes de laine tant mitées qu’elles en ressemblaient à de la dentelle, une coiffe déformée par les années. Elle se rapprocha de la fenêtre et utilisa son miroir de fortune pour pousser ses cheveux sous le bonnet. Son visage était las, ses joues, rosies par l’eau glacée, étaient creusées par trop de jeûnes, ses yeux profondément enfoncés dans leurs orbites semblaient comme deux puits sans fonds, les lèvres exsangues gercées par le froid ambiant. Elle aurait pu être jolie si elle avait vécue ailleurs, dans un autre lieu, dans une autre époque. À peine sortie de l’enfance, elle paraissait déjà vieille.

Jeanne ouvrit la porte et descendit les deux étages qui la séparaient de la salle commune. Celle-ci était chaude, agréable. Le plancher disjoint craqué sous ses pas. Les tables étaient repoussées contre les murs, les bancs posés en travers. La place avait été dégagée pour lui permettre de récurer les lames unes à unes. Jeanne baissa la tête. Elle traîna ses pieds nus jusqu’à la table de la cuisine et s’affaira à la préparation du déjeuner des maîtres.

La salle commune était vide. Le client de l’auberge devait encore dormir. C’était un beau jeune homme soigné, raffiné. Des hommes comme on en voit peu par ici. Il était voyageur, clerc ou théologien, elle ne le saura jamais. Il n’était pas resté insensible aux charmes de Jeanne. Elle n’avait eu d’yeux que pour lui toute la soirée et le jeune homme l’avait bien souvent couvée d’un regard nonchalant et doux. La patronne n’aimait pas ça. La petite était sa propriété. Personne n’avait le droit de la regarder et encore moins d’y toucher.

Jeanne revint à ses tâches matinales, elle coupa le pain des maîtres et grappilla les miettes sur la table.

Elle se mit à repenser à son cauchemar. Ce n’était pas la première fois qu’elle faisait ce type de rêve. À chaque fois plus intense, plus réel. Mais, quelque chose lui tenaillait l’esprit. Une image s’était superposée à l’angoisse, était venue se greffer sur l’horreur de la nuit. Le jeune homme de la veille, seul client de l’auberge, faisait partie du cauchemar. Une âme innocente qui hurlait son agonie au moment du trépas. Elle fit à nouveau son signe de protection.

Comme pour rendre écho à ses réflexions, les cloches d’une église lointaine sonnèrent les laudes.

Jeanne chargea le plateau destiné à la patronne et son mari et grimpa à l’étage.

* * *

Lucie s’éveilla en nage. Elle avait de nouveau rêvé de cette jeune fille, Jeanne. Elle ne comprenait pas le sens de ses rêves. Chaque fois plus vrais, chaque fois plus angoissants. Elle ressentait encore la peur de la petite servante, le froid de l’eau glacée, l’humidité de la chambre, l’angoisse quotidienne.

Lucie fut parcourue de frissons douloureux. Elle se redressa sur son lit. Le jour apparaissait faiblement à travers le volet baissé. Son réveil marquait cinq heures quarante-cinq. Comme dans le rêve.

Elle se blottit au fond des draps et laissa aller ses pensées au gré de son imagination. Le confort du lit était favorable aux songes, à l’introspection. C’était une habitude gardée de l’enfance, profiter de l’engourdissement du premier éveil pour laisser vagabonder son âme. Et ses rêveries évoquèrent une période heureuse, rassurante, son enfance avec sa sœur, Aurore. D’à peine un an son aînée, elle était belle, dynamique, intelligente. Ensemble, elles avaient vécu des aventures inouïes, comme seules deux sœurs fusionnelles pouvaient en vivre. Aurore était plus inventive, plus aventurière, aussi, c’était elle qui menait le duo. En retour, Lucie lui vouait une confiance aveugle, une obéissance absolue, juste et sincère.

Lucie se revit, déguisée en papillon, ses grandes ailes dans le dos claquant dans le vent, sur le chemin de l’école. Aurore lui tenait la main, grimée en princesse. Mais pas n’importe qu’elle princesse, elle incarnait Belle, dans le bois Dormant, comme dans le conte de Disney. Lucie la dévorait des yeux, comme tous les enfants du quartier. Elle était resplendissante, magnétique. Et Lucie était fière de lui tenir la main.

Au dehors, un corbeau croassa, ramenant Lucie au présent, à la maison dans la Dombes. Et à son rêve de la nuit. La petite Jeanne ne ressemblait en rien à sa sœur. La servante était blonde, menue, petite, soumise alors qu’Aurore était grande, athlétique, des cheveux courts châtain foncé lui dessinant un port de tête altier.

Les pensées de Lucie reprirent un chemin inattendu en l’amenant vers ses dix-huit ans, Aurore était devenue une femme, alors que Lucie n’était toujours qu’une jeune fille. C’était l’année de la terminale et du Bac. La dernière année où Aurore veillerait sur sa petite Lucie, la dernière fois qu’elle la protégerait. L’année du premier vrai flirt de Lucie, aussi. Elle avait connu des garçons avant, de jeunes adolescents boutonneux mal dans leurs corps trop grands. Cette fois-là, c’était différent. Cédric était nouveau dans le Lycée, il était dans la même classe que Lucie, hors du cercle d’influence d’Aurore. Perdus, seuls dans cet environnement hostile, ils s’étaient rapprochés petit à petit, leurs points communs s’étaient mués en affinités pour terminer en attraits. Avait suivi une période euphorique de complicité qui, malheureusement, s’était achevée sur une violente dispute entre les sœurs. L’aînée s’intéressa soudain au petit ami de sa cadette, elle allait le corrompre et Lucie dû défendre son amour, sa conquête avec âpreté. Repenser à son premier émoi la ramena dans le présent et cette chambre mansardée perdue dans les marais de l’Ain. Elle revit la petite servante troublée par les angoisses de la nuit, se levant courageusement dans le froid du petit matin, avec ses tics superstitieux et ses peurs ancestrales.

Lucie poussa le drap. Elle posa les pieds sur la descente de lit. Le contact de la laine épaisse la rasséréna. Elle s’étira et examina ses longues jambes fuselées. D’un geste rapide, avec le drap, elle essuya ses cuisses.

Elle se dressa et étudia sa silhouette dans le miroir. Ce qu’elle vit l’inquiéta. Certes, elle avait les cheveux en bataille, les traits tirés, des cernes comme des soucoupes sous les yeux, rien de bien étrange après une nuit agitée, mais ce qui la dérangeait le plus, c’était les traces rouges autour de son cou.

* * *

Jeanne était fière d’elle. Les maîtres avaient à peine perçu sa présence. Elle avait déposé le plateau sur la table de chevet et s’était éclipsée avant que la maîtresse n’ouvre un œil.

En bas, il n’y avait toujours personne, elle en profita pour renouveler son geste de protection. Le carrelage inégal et râpeux de la cuisine la stimulait par le froid glacial qu’il véhiculait. Ses petits pieds délicats avaient souffert au début mais, maintenant, la corne les protégeant était la bienvenue. Elle s’approcha de la porte d’entrée. Dehors, le sol gelé brillait semblable une mer d’épines. La brume opalescente rendait tout indécis, comme dans un rêve. Les arbres décharnés accrochaient les lambeaux de brouillard pareil à des bras faméliques, déchirant le ciel de leurs rameaux dépouillés.

Jeanne repensa à son cauchemar. Elle n’arrivait pas à lui donner un sens, à part ce côté macabre. Il y avait des images qu’elle ne comprenait pas. Des choses qu’elle ne connaissait pas. Et puis, il y avait cette femme, bien habillée, jolie. Elle avait de longs cheveux blonds portés librement, sans même un chapeau, de longues mèches couleur des blés qui tombaient sans retenue. La chambre aussi était surprenante, fabuleuse. Une pièce agréable, chaude, lumineuse. Mais, à côté de ces rêves enchanteurs, les ténèbres rodaient, le mal frappait. Cette nuit, son beau chevalier servant, ce jeune voyageur, était mort, un pieu enfoncé dans le cœur.

Jeanne défaillit. Se remémorer son cauchemar n’avait rien d’agréable. Elle devait penser à autre chose. Elle se mit au travail. Le labeur combat les humeurs, lui disait sa mère. Elle se croisa une première fois, fit le signe secret – un doigt tendu, trois repliés et le pouce sur le côté – et se croisa une seconde fois.

* * *

Lucie enfila un maillot aux arabesques écarlates, un jeans usé et descendit au rez-de-chaussée. La maison était calme, vide. Elle ébouriffa ses longs cheveux blonds en regardant le paysage matinal. La Dombes était magique, féérique. Les arbres mis à nus étincelaient sous le givre, la brume matinale rendait tout indistinct, éthéré. C’était comme si, face à elle, un tableau était dessiné puis effacé la seconde suivante pour à nouveau représenter quelque chose de différent.

Elle se fit un café au percolateur et le dégusta en suivant des yeux un milan noir tourbillonner dans le ciel. Le rapace traçait des spirales, disparaissait pour réapparaître bien au-dessus de la brume.

Lucie aimait beaucoup cette maison, celle de sa grand-tante, décédée il y a trois ans. Malheureusement, depuis qu’elle avait décidé d’y habiter, tout était parti de travers. D’abord, son conjoint était parti. Ce n’était pas vraiment une surprise, ça n’allait plus trop entre eux. Mais, qu’il soit parti avec sa propre sœur l’avait profondément meurtrie. À dire vrai, elle n’avait toujours pas accepté cette traitrise.

Puis, il y avait eu ses problèmes professionnels. Les restructurations successives, les réductions d’effectifs. Elle n’avait eu d’autre choix que de s’installer à son compte, avec toute l’incertitude que cela représentait en cette période difficile. L’avantage d’être son propre patron faisait qu’elle pouvait travailler chez elle, maigre réconfort.

Enfin, les travaux pour aménager cette maison ancestrale n’en finissaient pas. Il y avait eu des retards, une commande erronée, une partie du toit qui s’était effondrée. Repenser au chantier lui rappela la malle découverte au grenier. Des vieilleries, des souvenirs d’une autre époque, les traces ancienne d’une vie. Parmi ces vestiges, il y avait des cahiers d’école, du collège, pour être précis. Drôle de coïncidence car, pour Lucie, le collège avait été une époque charnière, surtout la troisième. Aurore avait était très malade et elle avait dû redoubler et les deux sœurs s’étaient retrouvées dans la même classe, au grand bonheur de la cadette. De ce jour, pourtant, un malaise s’était glissé entre elles. La puberté devait y être pour quelque chose, mais pas seulement.

Un matin, Lucie avait revêtu une coiffe bouffante sur ses longs cheveux blonds, une blouse grise élimée et un pantalon troué, elle fut, dès son arrivée dans la cour, la cible de railleries, Aurore ne prit pas sa défense mais, au contraire, se révéla la plus agressive des harpies. Après les cours, Aurore s’excusa en lui expliquant avoir été obligée d’agir de la sorte pour conserver sa position suprême dans le groupe. C’était un combat de tous les jours qu’elle devait mener pour rester la reine du bal. Pour Lucie, elle était et serait la princesse Aurore pour toujours. Il était donc logique qu’elle la soutienne en acceptant ses quolibets.

En privé, Aurore s’occupait de sa petite sœur et de ses premiers émois. Sa place de doyenne lui donnait l’embarras du choix parmi ces grands dadais d’ados à la voix éraillée et au rire idiot. Aurore piochait au gré de ses humeurs son courtisan du moment et avait poussait dans les bras de Lucie un jeune dégingandé. Sous les yeux protecteurs de l’aînée, Lucie avait échangé quelques baisers devant le portail, sous un abri bus ou dans un couloir sombre.

Aurore contrôlait la vie des collégiens. Telle une reine, elle traversait la cour avec son cortège de féaux, des flatteurs dont Lucie faisait partie. Il n’y avait pas d’autre alternative, pour exister dans cette cour, il fallait suivre la maîtresse des lieux. Celle qui octroyait les privilèges ou, au contraire, les sarcasmes et humiliations.

* * *

Jeanne avait balayé la grande salle de l’auberge. Elle s’activait maintenant, les genoux à même le plancher, le racloir en main, à gratter les lattes pour en extirper la pellicule de graisse et les souillures. Elle avait préalablement allumé le feu dans la cheminée monumentale et le fumet du bois de hêtre remplaçait petit à petit les relents de mauvais vin, de fromage moisi et de lard froid.

Ses bras faisaient des allers-retours mécaniques, ses muscles souffraient en silence, Jeanne avait l’esprit ailleurs. Elle repensait au voyageur mort dans son rêve nocturne. Ce cauchemar était irrationnel et le fait qu’il mit en œuvre son Amour d’un soir la perturbait plus que de raison. La réalité indicible qu’elle imaginait lui taraudait l’esprit, elle devait savoir. Elle ne serait pas tranquille tant qu’elle ne vérifierait pas.

Elle devait faire vite, les premiers clients n’allaient plus tarder. En général, c’était Marcus le premier. Avec son chien Baltar. Marcus était gentil. Ce n’était pas comme son commis, un vrai poison, pire que de la mort-aux-rats. Jeanne se signa pour ces mauvaises pensées et fit le signe pour se protéger. Ensuite, viendraient les paysans et métayers entamant la journée par un petit verre de blanc, les journaliers échangeant les bonnes adresses puis les marchands. La journée serait longue et éprouvante, comme toutes les journées dans cette auberge. Il n’y avait que le dimanche où les premiers clients arrivaient plus tard, mais ils tardaient bien plus le soir à quitter les lieux. Les voyageurs, comme ce beau jeune homme de la veille, débarquaient souvent en fin de journée, pour passer la nuit. Celui-ci occupait toutes ses pensées. Elle devait agir.

Jeanne se releva, frotta sa tunique rapidement et monta au premier étage. Elle traversa le long couloir sans faire de bruit et fit jouer le loquet pour entrer dans la chambre du voyageur.

* * *

Lucie regarda le salon. La pièce de vie. Elle détailla le divan en cuir, le tapis beige sur le carrelage gris, le buffet familial. Chaque meuble lui parlait. Elle les aimait, tous. Alors, elle vit la table de séjour toujours encombrée des couverts de la veille, les vêtements jetés négligemment sur le divan et même froissés au sol, un jeu de clef sur la petite table de salon. Son intérieur si coquet était souillé par ces marques grossières et avilissantes.

Subitement, le désordre apparent lui parut insupportable. Mue par un désir de renouveau, elle s’empara des deux assiettes et les jeta violemment dans la poubelle. Elle en fit de même avec les couverts et les verres. La bouteille de vin à peine entamée eu un sort plus enviable, Lucie avala une rapide gorgée du liquide rouge sang et jeta le reste dans l’évier. Le vin coulait sur son menton, son regard bleu acier brillait d’une énergie absolue. Elle s’essuya les lèvres d’un revers de main rageur et s’empara de la veste d’aviateur abandonnée sur le divan. Elle enfourna le cuir dans une nouvelle poubelle tirée de sous l’évier. Elle regarda de droite à gauche et enfonça rageusement un sweat, une robe et une chemise dans le même sac. Elle termina en ramassant les sous-vêtements abandonnés sur le tapis.

Alors, elle s’arrêta net et, tel un oiseau de proie, se mit à tourner la tête en tous sens, les yeux fixes, les cheveux hirsutes, les sourcils dressés.

* * *

Jeanne entra dans la petite chambre. Elle était vide, noire. L’air était épais, froid, humide. Une forte odeur animale baignait l’atmosphère déjà oppressante. Angoissée, elle fit un pas vers le lit et s’arrêta. Sa vue s’était habituée à l’obscurité et elle percevait maintenant des tâches plus sombres que d’autres, des auréoles indistinctes mais aucun bruit, aucun son. Pas de respiration, rien. Elle fit quelques pas rapides vers la petite fenêtre et poussa le volet pour faire entrer une faible clarté. Elle se retourna brusquement et resta pétrifiée d’horreur.

Le lit était vide, les draps repoussés, d’un rouge écarlate. Tout était saturé de sang, des oreillers jusqu’à l’édredon. Le sol n’était qu’une mer sanguinolente. Les murs étaient tellement éclaboussés du fluide vital qu’ils en étaient luisants. De cette orgie de sang, des traces partaient en tous sens mais aucun corps n’était visible.

Jeanne défaillit et s’effondra sur le sol brut.

* * *

Lucie venait de faire table rase. Elle avait effacé toutes traces de son ex. Il n’était plus qu’un tas de sacs poubelle trônant dans l’entrée. Il lui fallait maintenant, pour terminer ce travail d’assainissement, enlever tout ce qui un jour avait marqué l’existence d’Aurore. Il ne devait rien subsister. Qu’elle n’ait jamais existé.

Aurore qui lui avait volé son Amour, Aurore qui était venue et avait dépouillé sa petite sœur de son bonheur. Martin, son Martin. L’Amour de sa vie. Ils étaient si heureux ensemble. Le parfait amour, si vrai, si grand, si beau. Une vague avait submergé la petite Lucie pour l’emporter au-delà des terres connues. Elle avait été transportée. À cette époque, Aurore habitait Paris. Lucie avait rencontré Martin sur son lieu de travail, à l’université Lumière. Il était grand, il était gai, elle était follement amoureuse. Tout avait si bien commencé. Ils avaient emménagé dans un appartement non loin des quais de Saône. Et puis, Aurore était revenue vivre sur Lyon. Fière de lui présenter son Martin, son Amour, Lucie l’invita chez eux. La soirée commença curieusement, Aurore resta interdite quelques secondes quand Martin lui ouvrit la porte. Puis, tout le temps du repas, elle ne le quitta pas des yeux. Lucie était aux anges. Martin était volubile, gai, pertinent. La soirée avait été un ravissement. À partir de ce jour, Aurore rendit souvent visite à sa petite Lucie. Un soir, Lucie rentra de l’université un peu tard. Elle trouva l’appartement vide avec juste un mot griffonné sur une enveloppe usagée :

Nous deux, ce n’est plus possible. Ça n’a jamais collé. Ça ne collera jamais. Nous n’aurions pas dû insister. Tu es trop imprévisible, trop… je ne sais quoi, mais qui ne me va pas.

Je te quitte. Ne cherche pas à me revoir. Soit forte si tu veux être heureuse et ne m’en veut pas.

* * *

Jeanne se releva mécaniquement. Ses yeux fixaient un objet invisible droit devant elle. Plus rien n’avait d’importance, le sang, la mort, la folie, rien ne la touchait. Elle essuya le sang collé contre sa cuisse et se frotta les cervicales, traçant des volutes sanglantes sur son cou immaculé.

Elle descendit au rez-de-chaussée et sortit dans le froid. Ses pieds tracèrent une piste funeste jusqu’à la remise. Elle en ressortit, traînant une hache trop lourde pour ses petits bras, et pénétra dans la maison. Elle grimpa, marche après marche, d’un pas lourd, l’escalier de l’auberge. Au premier étage, elle pénétra dans la chambre où celle qui avait tué son Amour reposait.

Elle ouvrit la porte. Sa maîtresse était nue sur le lit, dans les bras de son amant. Ils dormaient, emmêlés l’un à l’autre dans un enchevêtrement de bras et de jambes.

Alors, d’un geste circulaire, Jeanne fit tourner la hache au-dessus d’elle pour l’abattre sur les corps emmêlés. La hache s’enfonça dans le dos de la maîtresse avec un bruit de fruit mur qui éclate. La hache s’éleva à nouveau et frappa encore et encore. Jeanne ne sentait plus ses bras, elle ne voyait plus rien, elle dressait la hache pour la laisser retomber sur les corps maudits. Enfin, l’arme retomba à ses côtés après un dernier élan en lui râpant la cuisse.

* * *

Lucie était exténuée. Elle tourna les yeux en tous sens, cherchant dans la pièce une ultime preuve de l’odieuse parodie d’amour qui s’y était déroulée. Minutieusement, elle replaça les coussins à leur place, remit le tapis à plat devant la cheminée monumentale. Elle rangea la cuisine, passa l’éponge sur la table haute et s’essuya les mains dans un torchon maculé de sang. Satisfaite, elle sortit dans la cour. Le sol gelé lui fit l’effet d’une douche froide. Elle resserra les bras autour de son corps et marcha sur le chemin, dans la plaine inondée de soleil maintenant, un soleil froid et blessant lui mordant la peau.

Les écorchures sur ses bras et sa cuisse la picotaient, c’était risible. Alors elle se mit à rire. D’un rire saccadé qui se mua en gloussements venant du fond de la gorge pour se changer en des cris mêlés de pleurs.

* * *

Le Progrès, édition de l’Ain.

Nuit macabre dans la Dombes
Prise d’une folie meurtrière, elle tue sa sœur et son amant à la hache. Placée dans un établissement psychiatrique, elle ne profère que des propos incohérents.

Lucie J., 26 ans, a été aperçue hier matin, marchant sur un chemin vicinal non loin de Saint-Nizier-le-Désert, couverte de sang de la tête aux pieds. Les pompiers sont d’abord intervenus mais, dès le premier examen, il s’est avéré qu’elle n’avait que de légères blessures. Ce sang n’était pas le sien. N’ayant pu obtenir d’explications de la part de la jeune femme, profondément choquée, les secours ont averti la gendarmerie de Villars-les-Dombes.

Dans la maison la plus proche, les forces de l’ordre ont découvert les corps affreusement mutilés de Martin K. et Aurore J. Crime passionnel ou folie meurtrière, l’enquête doit le déterminer rapidement. La seule rescapée est pour l’instant dans l’incapacité d’expliquer les événements, fortement traumatisée, elle a été hospitalisée dans un centre psychiatrique sur Lyon.

Dans un communiqué à la presse, le commandant de gendarmerie Carpentier informe que la jeune Lucie J. a eu un accès de folie. Elle n’aurait pas supporté la liaison entre son compagnon et sa propre sœur. Déjà fragile psychologiquement, elle aurait perdu le sens des réalités et il semblerait qu’elle soit à l’origine de ce massacre.

Entre psychose schizophrénique et trouble de la personnalité limite, elle souffrirait d’hallucinations et de délires. Le psychiatre de l’hôpital, interrogé par nos soins, nous explique qu’il est encore trop tôt pour se prononcer mais, dans ces conditions, la jeune femme ne pourrait être considérée comme responsable de ses actes. Elle a subi un choc affectif violent, une détresse émotionnelle extrême suite à un événement, pour elle, insoutenable.

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